La vidéo devient-elle un médium majeur pour l'Art Contemporain ?

La vidéo devient-elle un médium majeur pour

l’Art Contemporain ?

La question n’est pas nouvelle depuis qu’au milieu des années 60, l’Art vidéo a fait son apparition avec les travaux pionniers de Nam June Paik (1932-2006), américain venant de la Corée du Sud, d’un autre américain Bill Viola (né en 1951) et de Marina Abramovic (née en 1946), performeuse serbe. L’Art vidéo prendra son essor vers 1970, lorsque le traitement numérique des images apparaît pour éclore en 1990 avec la popularisation des supports digitaux.

Qu’en est-il de l’Art contemporain ? Se libérant des contraintes de la représentation d’une certaine réalité visuelle, l’Art contemporain se veut, presque essentiellement, conceptuel, c'est-à-dire qu’il projette de représenter ce que les méandres de la pensée élaborent. Le réel nous échappe, la science elle-même a du mal à le définir, l’art s’interroge alors à son sujet de sorte que l’artiste se concentre sur l’intellect qui, en le percevant, le crée. Devenu créateur de la réalité telle qu’il la voit, il nous invite à entrer dans sa vision. L’œil de la caméra qui détermine les champs de la prise de vue devient alors surpuissant d’autant que dans la salle obscure, le spectateur est tout entier enveloppé, presque soumis. L’art n’est plus celui  qui se fonde sur l’esthétique des éléments (objets, êtres vivants, paysages, etc.),  mais celui qui s’intéresse aux concepts et aux idées.

Malheureusement, l’artiste contemporain ne disposait que des outils classiques pour transcrire sa pensée : peinture, sculpture, dessins, reproductions mécaniques. Il du  « inventer » d’autres moyens d’expression. C’est ce qu’il fait en réalisant des « montages », des installations dans lesquelles l’espace est mieux rempli : ce sont à la fois des sculptures, des formes fixes ou en mouvement, des couleurs, des effets. Ce sont aussi des éléments temporisés : une installation peut se détruire ; elle a une durée de vie qui peut être imposée, et peut même se compléter par des émissions de lumière, d’odeurs ou de sons. L’art contemporain sollicite alors beaucoup plus de récepteurs sensoriels que lors des représentations antérieures. Le spectateur peut même parfois toucher ces installations, voire contribuer à leur élaboration, voire à leur destruction. Il n’est plus un simple voyeur, c’est un acteur qui participe à la construction de l’œuvre.

Mais la vidéo dans tout cela ?

Se référant à Marcel Duchamp, un des fondateurs de l’Art conceptuel avec ses ready-mades (vers 1913), Nam June écrit en 1975 : « Marcel Duchamp a tout fait, sauf la vidéo, il a fait une grande porte d’entrée et une toute petite porte de sortie. Cette porte-là, c’est la vidéo. C’est par elle que nous pouvons sortir de Marcel Duchamp. »

Par son polymorphisme, la vidéo est l’expression synthétique de ce que peut englober une installation, permettant dans un temps prédéterminé de conceptualiser une idée. Alors, c’est  comme le cinéma ? Presque, mais pas tout à fait, car au cinéma il y a toujours une trame narrative modulée par divers effets (climax, acmé, apogée, etc.), qui raconte une histoire pour susciter une émotion. Dans les vidéos artistiques, la trame narrative n’est pas indispensable, l’image animée sert, par elle-même, à procurer l’émotion et/ou la réflexion. C’est ce ressenti qui est essentiel, et non plus le beau : « le mauvais goût c’est le rêve d’une beauté trop voulue » pense Martial Raysse, peintre-cinéaste français né en 1936.

Comme devant une peinture, le spectateur visionnant une vidéo « se raconte » lui-même l’histoire, mais d’une manière personnelle, plus complète, dans un laps de temps prédéterminé.

L’Art contemporain permet donc d’aborder des sujets extrêmement variés par divers moyens, dont la vidéo qui peut « augmenter » (amplifier) ces moyens. En effet, comme le soulignait Bill Viola, le vidéaste dispose d’une palette digitale aux possibilités pratiquement infinies qui vont de la couleur aux grains en passant par la texture d’images, de sons et de mouvements. Il ajoutait, en 1980 : « No beginning / No end / No direction / No duration – Video as mind » : la vidéo comme est l’esprit. C’est pourquoi ce support est si populaire dans les écoles d’art. André Bazin disait que le cinéma d’auteur « substitue à notre regard un monde qui s’accorde avec nos désirs ». En forte opposition avec le cinéma commercial ou avec la télévision, pour la majorité des artistes vidéastes, il s’agit de commuer aux images de la société du spectacle (ex : la téléréalité) les images d’une quête métaphysique qui questionne l’existence des choses : Qui suis-je ? Où suis-je ? Où vais-je ? Pour eux, il faut susciter une perception active plutôt que la simple vision passive. Cela répond parfaitement à la définition de l’art conceptuel pour lequel le spectateur est le propre acteur d’une œuvre.

C’est également Bill Viola qui pense que la vidéo « sculpte le temps, elle ne l’arrête pas, elle le déroule ». C’est le seul moyen direct pour faire prendre conscience du facteur temps dans l’art. Le Lion d’Or de La Biennale d’Art Contemporain de Venise 2011 a été décerné à l’américain Christian Marclay pour sa vidéo de 24 heures « The Clock » alors que le Lion d’Argent de cette même Biennale a été attribué en 2013 pour « Grosse Fatigue », une vidéo de 13 minutes de la jeune Française Camille Henriot (née en 1978). À travers ces deux exemples, on perçoit facilement les possibilités exceptionnelles (voire uniques) qu’offre la vidéo pour sculpter le temps. Voir les vidéos : https://youtu.be/xp4EUryS6ac,  et  https://youtu.be/bX5sm33JNLA

A La Biennale 2017 « Viva Arte Viva », la commissaire française Christine Macel fait la part belle aux vidéos présentées par de nombreux jeunes artistes parmi les 120 présents. Toutes ces vidéos sont plus analytiques que narratives. Rien ne se passe au cours du déroulement de la projection, ce sont des histoires sans fin qui campent une situation, une attitude, renvoyant aux spectateurs le soin d’en tirer ou non profit. Les images ne semblent pas toutes particulièrement soignées. Mais c’est là qu’il y a illusion, car, comme dans toute expression artistique, il faut interpréter, transcender. C’est ce que l’on trouve déjà dans les films minute d’Alexander Kluge tournés dans les années 1990 et de nouveau montrés à la Fondation Prada à Venise, films qui n’ont pas de chute. (Qu’en penseraient les actuels jurys de concours ?).

Fortement présent aux divers salons artistiques, la vidéo, même celle qui utilise des moyens conventionnels est reconnue comme un médium artistique à part entière.

                             IMG_2198.JPG

« Lake Valley » de Rachel Rose (Américaine née en 1986) qui a présenté à La Biennale un dessin animé tiré d’images anciennes recouvertes de collages qui donne une texture particulière à cette vidéo de 8 minutes, poétisant un conte moderne. Cliché A. Balny. Voir la vidéo : https://youtu.be/NajbdQoPzN8

Elle se fait également mémoire pour les présentations éphémères. Dans les importantes expositions artistiques actuelles, beaucoup d’installations imposantes ne seront pas reconstruites après démontage. Cet aspect transitoire est par ailleurs fascinant. Toujours à La Biennale de Venise, Christian Boltanski représentait la France en 2011 avec une installation « Chance » traitant de la réflexion sur la fuite du temps en recourant à l’outil numérique associé à d’autres moyens mécaniques. L’installation a été démantelée à la fin de l’exposition. Ainsi, il assume plus directement le fait que son art n’a pas vocation à transmettre des objets, mais à transmettre des idées. Seules en reste les captures cinématographiques, simple souvenir ?

                         IMG_4078 [50%].JPG

« Chance » installation de Christian Boltanski qui représentait la France à La 54e Biennale de Venise (2011). Dans une armature métallique, type échafaudage, un film sans fin figurant des nouveau-nés se déroule. Œuvre dynamique, le spectateur peut en arrêter la course et ainsi tenter sa chance en stoppant la fuite du temps. Les images qui défilent sont une partie essentielle et structurelle de cette installation. Cliché A. Balny. Voir sur le site du CAMAP la vidéo de 2012 « Chance »

Le problème est encore plus aigu lorsque l’installation est dématérialisée, n’étant qu’une posture. Toujours à La Biennale de Venise, cette année, le Lion d’Or a été décerné à l’allemande Anne Imhof (née en 1978) pour « Faust » où, dans un espace limité (le Pavillon allemand), les performeurs se déplacent comme des robots, le regard vide.

                        IMG_2158.JPG 

 « Faust » de l’Allemande Anne Imhof, Lion d’Or à La 57e Biennale d’Art Contemporain de Venise (2017) décerné pour « une installation puissante et dérangeante qui soulève des questions urgentes sur notre époque ». La vidéo mémorisera cette performance.Cliché A. Balny. Voir la vidéo : https://youtu.be/5Os-yZoRTiU.

Il en a été de même en 2013 lorsque le Britannique Tino Sehgal a été primé pour une œuvre sans titre basée sur l’échange entre un groupe d’acteurs et les visiteurs. Seules les images vidéo pourront enregistrer ces rencontres dans lesquelles les gestes et les sons interviennent et interagissent. Voir sur le site du CAMAP la vidéo de 2013 « Le Lion d’Or ».

Si la vidéo est un outil de mémoire, c’est aussi un moyen pour analyser le travail des artistes afin de mieux le comprendre. Cette pédagogie semble essentielle pour l’art conceptuel actuel souvent difficile à cerner et à interpréter. « A permanent space has also been created in both exhibition venues for the Artist’s Practices Project,a series of short videos made by the artists about themselves and their way of working. ..a new video has been premiered every day on La Biennale website, giving the public the opportunity to become familiar with the participating artists… » (Un espace permanent a aussi été créé dans les deux lieux d’exposition pour le « Projet des Pratiques de l’Artiste » où une série de courtes vidéos faites par les artistes eux-mêmes sur leur façon de travailler est montrée…chaque jour, une nouvelle vidéo est mise sur le site web de La Biennale, donnant au public l’opportunité de se familiariser avec la démarche créatrice des artistes participants.) précise Christine Macel, commissaire de l’actuelle Biennale. La vidéo devient donc indispensable, faisant partie intégrante de la création de chaque artiste, même si ce n’est pas leur moyen d’expression de prédilection.

L’utilisation du média vidéo pose cependant trois problèmes majeurs : que considère-t-on comme œuvre originale ? Quelle est sa durée de vie ? Regarde-t-on toujours totalement une vidéo artistique ?

Les œuvres de l’esprit mécaniquement reproductibles sont, théoriquement, protégées par les droits d’auteur. Les réalisations numériques entrent dans cette catégorie, mais, elles sont, par nature, duplicables et modifiables à l’infini, c'est-à-dire "détournables" de leur expression première. En théorie, ces œuvres dérivées dépendent de la propriété intellectuelle de l’œuvre première, et l’auteur de l’œuvre seconde doit demander l’autorisation à l’auteur de l’œuvre première, avant diffusion. Différents décrets encadrent les productions audiovisuelles patrimoniales, mais, qu’en est-il du foisonnement des vidéos dérivées et des plagiats qui encombrent YouTube et les plateformes des réseaux sociaux, avec cette notion d’images partagées ?  « Internet a changé l’économie des images » souligne André Gunthert (L’image partagée, Textuel, 2015)

Le second problème concerne la durée de vie des vidéos. Elle dépend directement des supports et de l’usage que l’on en fait. Un DVD se conservera entre 30 et 100 ans (valeurs estimées) selon son utilisation. « …ainsi serons-nous alimentés d’images visuelles ou auditives, naissant et s’évanouissant au moindre geste, presque à un signe » écrivait d’une façon prémonitoire Paul Valéry en 1928. Le manque d’expérience dans le domaine est patent, mais nous serons peut-être loin des peintures qui gardent leur éclat durant plusieurs siècles. C’est pourquoi beaucoup de vidéos sont périodiquement recopiées sur des supports neufs. « Que les patrimoines soient éphémères est un problème pour une tradition occidentale qui, de Quatremère de Quincy à Hannah Arendt, a vu dans la permanence et la conservation des œuvres d’art la garantie d’une cohésion du monde humain. Et ce problème ressurgit avec une acuité nouvelle à l’époque contemporaine, dans la mesure où les œuvres sont aujourd’hui conservées sous une forme numérique qui n’échappe pas à l’érosion du temps. » (Gaëlle Périot-Bled, dans « De la conservation au processus. L’efficience du numérique » Patrimoines éphémères, 01, 2014)

La question subsidiaire que l’on est en droit de se poser est celle-ci : dans un siècle, comment considérera-t-on l’Art contemporain des années 2000 tel que nous l’entendons actuellement ? Les vidéos, si elles sont toujours lisibles, permettront-elles de fournir, alors, des éléments de réponses ?

Le troisième problème concerne la durée. Dans l’exemple donné précédemment de la vidéo de Marclay, « The Clock » qui se déroule en 24 heures, quel est le spectateur qui a pris le temps de la visionner en totalité, même si, dans le lieu d’exposition, des canapés profonds étaient ménagés ? Lorsqu’un spectateur admire une peinture, il peut en percevoir toute sa signification en quelques secondes et en être ému. La temporisation est également une des caractéristiques de l’Art contemporain : les performances se produisent pendant plusieurs heures, comme pour « Faust » d’Anne Imhof. On se rapproche de l’art de la scène (cinéma, théâtre, opéra, concert, etc.), mais avec une différence essentielle : dans les arts de la scène, le spectateur regarde le spectacle dans sa totalité (même s’il dure longtemps) alors qu’il ne regarde généralement pas la totalité de la performance (ni de la vidéo qui en rend compte) pour être renvoyer à son émotion et aux questionnements qu’ont suscités l’œuvre. Ceci est identique pour les vidéos artistiques : dans une exposition consacrée à ce médium, il faudrait souvent plusieurs jours pour les visionner toutes en entier. Le problème de la durée est parfois traité différemment, comme dans l’actuelle exposition au musée de Sète « Un chef-d’œuvre, une exposition » ou un seul tableau du Greco est montré : « L’Immaculée Conception » de la chapelle Oballe (Tolède). Des canapés profonds ont également été installés, et on peut admirer l’œuvre aussi longtemps que l’on désire. En parallèle plusieurs vidéos documentaires permettent de situer et d’expliquer cette peinture : c’est une autre fonction qu’a l’image animée de servir l’Art, même si celui-ci n’est pas contemporain.

Claude BALNY

CAMAP Montpellier, septembre 2017

____________________________________________________________